Wednesday, October 31, 2012

Recherches sur la topographie religieuse de la Carthage punique


Conférence de Hédi Dridi


Carthage punique et romaine
Carthage punique et romaine (Photo credit: Wikipedia)
I. Le paysage religieux de la Carthage punique : définitions et inventaire
  • 1 Sur le tophet, voir H. Bénichou-Safar (2004) : Le Tophet de Salammbô à Carthage. Essai de reconsti(...)
1Depuis la fin du xixe siècle et les débuts de l’exploration archéologique de Carthage, plusieurs données relatives aux lieux de culte de la cité punique ont été accumulées. Ce matériel s’est accru avec la publication des fouilles menées par les missions allemandes sur la plaine littorale (fouilles de l’Institut allemand de Rome publiées entre 1991 et 1999, et de l’université de Hambourg publiées en 2007). L’ensemble de ces données, enrichies par de nouvelles études spécifiques1 rend aujourd’hui possible une réflexion d’ensemble sur la topographie religieuse de la Carthage punique. Ces conférences ont permis de présenter divers aspects de cette recherche en cours.
2La démarche soulève en premier lieu des questions d’ordre méthodologique. Il était nécessaire de s’interroger sur les critères permettant de caractériser un lieu de culte et ses composantes dans le monde punique. Le cas du tophet est à ce titre exemplaire : nous savons par les témoignages épigraphiques et archéologiques que ce lieu dédié aux inhumations de jeunes enfants, accueillait également des autels (Mzbḥ/m) et probablement des chapelles (Mqdš/m)2.
  • 2 Sur la présence d’autels dans l’enceinte du tophet, voir J. Ferron (1971) : « Offrande à Carthage(...)
3Parallèlement à cet effort de caractérisation, il était tout aussi important de tenter de définir les éléments d’un lieu de culte punique en confrontant les données de l’épigraphie à celles de l’archéologie. Cela a permis de dégager quelques propositions qui pourraient constituer une bonne base de départ pour notre réflexion :
bt :
— ne désigne pas nécessairement ou pas seulement une structure matérielle-type.
— traduit davantage l’idée d’institution que celle de structure (exemple : un btpeut posséder des serviteurs).
’šr qdš :
— désigne un enclos sacré (y compris la cour éventuelle appelée ḥṣr).
— traduction matérielle de l’institution bt.
— correspond davantage à la traduction : « lieu de culte ».
mqdš :
— désigne une chapelle dont les dimensions peuvent varier, allant de l’édicule taillé dans un bloc monolithe à la structure avec murs porteurs et toiture.
4Parallèlement à cette réflexion sur le vocabulaire, le point crucial de cette recherche réside dans l’établissement d’un inventaire préliminaire des lieux de culte de la Carthage punique, attestés par les données épigraphiques, archéologiques et textuelles. Les données étudiées ont permis de recenser au total près de vingt-deux lieux de culte (bt/mqdš), dont certains sont attestés par différents types de sources. Les inscriptions en mentionnent seize. Les sources littéraires signalent la présence de six temples différents et certaines fouilles et trouvailles sporadiques suggèrent l’existence de six autres.
5Les conférences suivantes ont été consacrées à l’analyse critique d’un certain nombre d’identifications et de localisations de lieux de culte.
6Parmi les lieux de cultes périurbains examinés, le cas du temple de Déméter et Koré, évoqué par Diodore de Sicile (XIV, 63, 77) est sans doute le plus intéressant. La reprise des données de fouilles permet non seulement d’assurer son existence (déjà confirmée par une inscription mentionnant une prêtresse de Korè : CIS I 5987), mais également de proposer de le localiser : il se trouvait selon toute logique dans la zone de la favissa mise au jour par le père Delattre en 1923, sur le plateau de Bordj-Djedid3. Rappelons que c’est dans cette zone que Charles Saumagne a mis au jour un chapiteau qui pourrait avoir appartenu à un édifice d’ordre dorique4. L’étude de cette zone peut se révéler très fructueuse car outre la présence d’une nécropole datée des ive-iiie-iie s. (la fameuse nécropole « des Rabs »), elle a livré une inscription étudiée ici même, évoquant l’offrande de deux chapelles à Ashtart et à Tinnit du Liban (CIS I 3914).
  • 3 Delattre, A.-L. (1923) : « Une cachette de figurines de Déméter et de brûle-parfums votifs à Carth(...)
  • 4 Lancel, S. (1992) : Carthage, Paris, p. 337 et fig. 185.
7Sur la plaine littorale, deux sites fouillés par deux équipes allemandes différentes ont retenu notre attention. D’une part la zone de la rue Ibn Chabâat (entre lescardines XI et XIII Est de la centuriation romaine) et d’autre part la zone située au croisement du decumanus maximus et du cardo X Est.
8Sur le premier site, les vestiges mis au jour par l’équipe de Fr. Rakob et en particulier l’impressionnante collection de sceaux d’argile (plus de 4 000 pièces) ont incité les chercheurs à évoquer l’existence d’un lieu de culte. Cette proposition ayant été contestée, certaines publications n’évoquent plus qu’un « édifice public ». Une telle désignation nous paraît insatisfaisante car il est pratiquement impossible de définir un édifice public punique. En revanche, nous savons que les lieux de culte phéniciens et puniques conservaient des archives. Il suffit de citer celles du temple de Milqart à Tyr, consultées par Hérodote (II, 44) ou le récit du Périple d’Hannon, conservé dans le temple de Kronos (= Baal Hammon ?) à Carthage. L’hypothèse du lieu de culte paraît donc fort probable. Par ailleurs, sa position topographique indique qu’il occupait une place centrale dans la trame urbaine de la ville punique qui jusqu’à la fin duiiie s., s’arrêtait aux pieds de la colline de Byrsa. Il s’agit à notre avis d’un indice à la fois de son importance et de son ancienneté.

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