Friday, October 05, 2012

Le jour où Pétra se réveilla

SIR3124  Jordania Petra -tumba de los pisos-
SIR3124 Jordania Petra -tumba de los pisos- (Photo credit: druidabruxux)
Le jour où Pétra se réveilla

A deux siècles d'ici, le 22 août 1812, un homme pieds nus, portant l'habit du bédouin en pèlerinage, s'avance vers une brèche creusée depuis la nuit des temps dans la montagne aride du Wadi Moussa (la vallée de Moïse). Il se fait appeler cheikh Ibrahim, négociant, venu faire offrande d'une chèvre au prophète Aaron (le frère de Moïse). A quelques pas derrière lui, un deuxième homme porte l'animal sur ses épaules. C'est son guide qui a accepté de mauvaise grâce, mais contre large rétribution - jusqu'à ses chaussures et sa chemise - de le mener ici, dans cette cité interdite connue seulement des anciens. Sans doute craignait-il aussi qu'un refus de sa part lui attire la vindicte du dieu. Mais il est inquiet, méfiant, et flaire quelque chose... ce pèlerin n'est pas comme les autres. Il a raison. En vérité, sous les hardes et la barbe hirsute du bédouin, se cache Johann Ludwig Burckhardt, un explorateur suisse âgé de 25 ans, issu d'une bonne famille bâloise. Il fait route de Damas vers l'Egypte, missionné par l'African Association britannique, créée vers la fin du XVIIIe siècle pour promouvoir l'Afrique. Dans un contexte de rivalité franco-anglaise sur le continent noir comme au Proche-Orient, il lui faut damer le pion à ces «maudits Français» qui cumulent les découvertes en Egypte.

Rompu aux moeurs orientales, Burckhardt connaît l'arabe (qu'il a appris à Cambridge) et parcourt la Cyrénaïque (actuelle Libye) et la Transjordanie en quête de découvertes. Nous sommes au temps de ces explorateurs aventuriers, aussi savants qu'héroïques, qui voyagent seuls et s'habillent en «locaux» pour mieux se fondre dans la population. Quelques jours auparavant, à Shawbak, il a entendu parler de l'existence d'une cité interdite, plus belle encore que la reine des déserts, la fameuse Palmyre. Elle serait proche du village de Wadi Moussa. Mais qui souhaite l'approcher met sa vie en danger. La situation politique est tendue dans cette région occupée par des tribus bédouines converties au wahhabisme et hostiles aux étrangers. Il fallait bien trouver un stratagème.

Au pied du massif, les deux hommes s'engouffrent dans un étroit défilé, le Siq. C'est une faille naturelle et sinueuse, longue de 1,5 kilomètre, polie par les eaux de la rivière de Wadi Moussa. Elle serpente entre des parois de silice stratifiée, aux nuances rosées, saumon, safran, hautes de plus de 25 mètres. En certains endroits, elles sont si proches qu'elles dissimulent le ciel. Tout bruit y fait écho.

Nul doute que notre explorateur remarque les nombreuses stèles et niches contenant des bétyles, et les étranges inscriptions qui ornent le corridor. De même, ces étonnantes canalisations en forme de rigoles creusées dans la roche n'ont pu lui échapper. Mais, étroitement surveillé par son guide, il ne peut montrer ni curiosité, ni stupeur ni émerveillement... Pas même lorsque soudain, après une demi-heure de marche, se profile entre les parois sombres du défilé la façade majestueuse d'un monument rupestre sans pareil: le Khazneh, dit encore le Trésor ou le Château du pharaon. Taillé dans le grès, d'une parfaite symétrie, richement orné de pilastres, de statues, de sculptures, il se dresse là, intemporel. Burckhardt en a le souffle coupé. Il aimerait saisir son carnet de notes, décrire et dessiner l'impressionnant mausolée, mais il craint d'éveiller les soupçons de son guide. Plus tard, il écrira: «Grande devait être l'opulence d'une ville qui pouvait dédier de tels monuments à la mémoire de ses gouvernants.»


Le Tombeau à étages, ou Tombe Palace, le plus imposant par ses dimensions (49 mètres de large pour 45 mètres de hauteur) s'inspire de l'architecture hellénistique. En bas, le même monument dessiné par David Roberts, qui parvint à séjourner cinq jours à Pétra en mars 1839.

«La nuit, tu feras des sortilèges, et les trésors vont s'envoler avec toi»

Il n'est pas au bout de ses surprises. En suivant le cours d'eau qui traverse alors la cité fantomatique, il voit les façades des nombreux tombeaux façonnés dans le roc. Elles diffèrent par leur taille, leur forme et leur décoration. Certaines sont de type assyrien, surmontées de créneaux denticulés, d'autres, de type hellénistique. La plupart sont dotées de merlons, créneaux à escaliers qui mènent au ciel...

La vallée s'élargit, et, sur sa gauche, apparaît un spectaculaire théâtre de pierres, dont les rangées de gradins sont taillées dans le flanc d'une montagne. Elles s'étendent en demi-cercle autour d'une vaste scène, à l'instar des amphithéâtres romains. Peut-être y jouait-on les tragédies de Sophocle ou les comédies d'Aristophane? «Burckhardt a une vision rapide et claire des potentialités du site, raconte Christian Augé, directeur de recherche au CNRS et directeur de la mission archéologique française de Pétra. Il comprend qu'il s'agit non pas d'une nécropole, mais d'une ville antique avec ses temples, ses habitations, ses rues, ses fontaines, ses marchés...»

Les ruines d'un palais construit hors des rocheuses attire son attention. C'est le Qasr al-Bint (le Château de la fille du pharaon). Il veut s'y diriger, mais le guide s'y oppose et se fait menaçant: «Tu es un magicien! La nuit, tu feras des sortilèges, et les trésors vont s'envoler avec toi.» Burckhardt comprend qu'il est temps de partir. La nuit tombe. Les deux hommes immolent la chèvre, sans aller jusqu'au tombeau de Aaron, et quittent rapidement les lieux. Notre découvreur devra se contenter de ces quelques moments volés, puisque jamais il n'y reviendra. Il mourra cinq ans plus tard, en 1817, après avoir exhumé les colosses d'Abou-Simbel, en Egypte.

A cet instant, il ignore le nom de cette cité oubliée, camouflée dans ce chaos de rochers, à 100 kilomètres au nord d'Akaba. Ce n'est que parvenu au Caire, en consultant les textes anciens et en comparant les données, qu'il identifie l'antique Pétra (pierre, en grec). C'est la capitale des Nabatéens, un peuple surgi des sables de l'Arabie, dont la civilisation connut son apogée au Ier siècle avant J.-C., avant de disparaître de la mémoire des hommes.

La nouvelle de cette découverte se répand et d'autres expéditions s'organisent.«En mai 1818, l'Anglais William John Bankes se lance sur les traces de Burckhardt et parvient à passer deux jours à Pétra, poursuit Christian Augé. Il réalise des croquis, dont la plupart sont encore inédits. Puis, en 1828, les Français Léon de Laborde et Louis-Maurice Linant de Bellefonds réussiront six jours durant à parcourir la ville antique, prendre notes et mesures, et dessiner les principaux monuments. Cette première mission scientifique qu'ils relatent dans Voyage de l'Arabie Pétrée va révéler cette cité envoûtante aux peuples occidentaux et réveiller la civilisation nabatéenne d'une longue nuit de douze siècles.»


Pour protéger ces richesses, il fallait un site naturellement fortifié

Quel est ce peuple qui fut capable de bâtir une cité de titans au milieu du désert? De l'approvisionner en eau en concevant un ingénieux système de récupération d'eau de pluie? D'honorer ses morts en leur érigeant d'impressionnantes sépultures? Les nombreuses campagnes de fouilles et les relevés des milliers d'épigraphes qui couvrent les rochers n'ont levé qu'une partie du voile. «L'origine précise des Nabatéens est encore inconnue, regrette Christian Augé. Ils peuvent venir du centre ou du sud de la péninsule arabique, ou des confins de la Mésopotamie et du golfe arabo-persique.»

Dans les textes anciens, Diodore de Sicile évoque un peuple de nomades vivant en plein air, n'ayant pas pour coutume de semer du grain, de planter des arbres fruitiers, de construire des maisons... Quelques décennies plus tard, Strabon décrit à l'inverse une population sédentaire installée dans une cité luxueuse. On sait que quatre siècles av. J.-C., ces tribus de caravaniers traversaient le désert arabique pour transporter jusqu'aux ports de Gaza et d'Alexandrie de l'encens, de la myrrhe, des épices et des aromates provenant de l'Arabie heureuse, le Yémen d'aujourd'hui. Un commerce prospère qui leur permit de s'enrichir et de fonder un royaume qui, à son apogée, englobait le nord de l'Arabie saoudite, la Jordanie, le sud de la Syrie, le Néguev... avant d'être annexé par les Romains en 106 ap. J.-C. C'est au carrefour de cette route caravanière unissant l'Arabie, l'Egypte et les ports de la Méditerranée que les Nabatéens construisirent leur capitale, Pétra. On y entreposait les précieuses marchandises avant d'en inonder les empires voisins. Pour protéger ses richesses, il fallait un site sécurisé, naturellement fortifié. Le lieu, entouré de hautes murailles rocheuses, à l'abri des regards, semblait imprenable.

«A l'origine, les occupants vivaient dans des tentes ou des habitations troglodytes, précise l'archéologue Christopher A. Tuttle de l'American Center of Oriental Research. Les premières constructions datent de 250 ans avant J.-C. Au fil du temps, Pétra se dote de monuments de plus en plus imposants, notamment à partir du Ier siècle avant J.-C., s'appropriant et amalgamant les styles artistiques des peuples de Syrie, d'Egypte, de l'Empire romain et du monde hellénistique. De même, dans leurs croyances religieuses, ils adoptent des divinités vénérées par d'autres civilisations. Pétra est une ville cosmopolite, on y parle le grec, l'araméen, le nabatéen...»

Dans le recensement le plus complet jamais réalisé jusqu'à présent, l'archéologue Laïla Nehmé * (CNRS) dénombre 630 tombeaux, 3200 monuments rupestres et plus de 1000 inscriptions dispersés sur un rayon de 10 kilomètres carrés. Il faut dire qu'à l'apogée de sa splendeur, la cité compte entre 30.000 et 40.000 habitants. «Pétra résistera à Alexandre le Grand, à Antigone Monophtalme et à l'occupation romaine, conclut Christopher Tuttle, mais elle ne parviendra pas à se redresser après les tremblements de terre de 363 et 551 après J.-C. ni à supporter la conquête arabe au VIIe siècle. Peu à peu, la ville sera abandonnée.» Aujourd'hui, Pétra est considérée comme une des merveilles du monde. Classée au patrimoine mondial de l'humanité, elle attire des flots incessants de touristes. Elle fascine autant par ses monuments que par les moments magiques où, au crépuscule, lorsque le soleil l'inonde de lumière, elle se pare de filaments d'or qui lui valent le nom de «rose des sables». Mais la cité de pierre est bien fragile. Sous l'action des pluies, du sel, du soleil et du vent, la roche s'effrite inexorablement, menaçant la rose des sables de retourner à la poussière. -

* L'Atlas archéologique et épigraphique de Pétra, réalisé sous la direction de Laïla Nehmé (CNRS, UMR 817), sera publié à la fin de l'année aux éditions Institut de France, avec le soutien de Suez-Environnement.