Sunday, February 19, 2012

A Rome déjà, un avocat gagnait cent fois moins d'argent qu'un sportif

Aya Cissoko

Publié le 08/02/2012 à 10h33

Non, le sport-spectacle n'est pas né dans les années 60. Ni après. Mais bien avant, dans la Rome antique. Jean-Paul Thuillier, spécialiste du sport antique, explique que tous les ingrédients étaient déjà là sous l'Empire romain : l'argent, les stars, les produits dérivés et les spectateurs par dizaines de milliers.

Rue89 : Pourquoi peut-on parler de sport-spectacle à l'époque romaine ?

Jean-Paul Thuillier : Le sport dans la Rome antique avait toutes les caractéristiques du sport spectacle contemporain. Y compris ce que nous considérons être des dérives. On peut comparer les courses de chars au football d'aujourd'hui car elles suscitaient un engouement planétaire. L'Empire romain s'étendait de la Lusitanie (l'actuel Portugal) à l'Asie mineure (l'actuelle Turquie), et de l'Angleterre à l'Afrique du Nord (Carthage), soit une grande partie du monde habité. Ce sport a certainement contribué à diffuser la civilisation de Rome dans la majorité des provinces.

Les courses de chars drainaient sur tout ce territoire un nombre considérable de spectateurs, ce qui s'explique aussi par la centralisation du pouvoir qui se traduit par une homogénéisation de la culture sportive. On est déjà à cette époque dans le sport de masse, le spectacle de masse. D'ailleurs, dans certains textes latins, on peut lire : « Tout Rome est au cirque ». Durant les courses, la ville se vidait de ses habitants, ce qui faisait le bonheur des voleurs.

« 150 000 personnes dans le grand cirque de Rome »

De même que le sport-spectacle a ses stades, les Romains avaient leurs cirques…

De très grands cirques. Le grand cirque de Rome (Circus Maximus) pouvait accueillir jusqu'à 150 000 personnes, près du double du Stade de France. On trouvait des cirques dans toutes les grandes mégalopoles de l'Empire comme Rome, Lyon ou Carthage. Mais aussi dans des villes comme Tarragone, Mérida, Vienne ou Arles. Il faudra attendre notre époque pour voir sortir de terre des infrastructures comparables.

Comment le monde du sport était-il organisé ?

Tous les ressorts du sport professionnel contemporain existent déjà. Il y avait des clubs que l'on appelait des factions. Ils sont l'équivalent de nos grands clubs professionnels de football. Il y en avait quatre à Rome. Les factions se distinguaient par leur couleur : les bleus, les rouges, les blancs, les verts.

Ces organisations étaient très structurées. Elles possédaient un personnel considérable : cavaliers, cochers, entraîneurs, médecins, vétérinaires, bourreliers, comptables. Les factions manipulaient des sommes d'argent énormes, ce que les intellectuels de l'époque comme Martial ou Juvénal dénonçaient. Ces équipes avaient chacune leur club de supporter. On criait « Allez les verts ! » dans les gradins du cirque. On a retrouvé une tombe de supporter à Rome dont l'épitaphe donnait un nom accompagné de la seule phrase :

« Il a été partisan des bleus. »

Pouvait-on devenir une star en faisant des courses de chars ?

Tout comme les footballeurs aujourd'hui, les cochers et leur monture étaient des superstars. Ils gagnaient des sommes considérables, ce qui suscitait l'indignation d'autres professions. Un avocat gagnait cent fois moins d'argent qu'un grand cocher.

Ces professionnels faisaient l'objet de transferts fréquents. Il n'était pas rare de voir un de ces cochers passer d'une faction à une autre. L'image et le nom de ces demi-dieux se retrouvaient partout dans l'Empire grâce à la fabrication de produits dérivés distribués par les factions : sur des mosaïques, des verres moulés, des bagues, des médaillons de lampes, des tapis, des manches de couteau, etc…

Les cochers avaient une carrière très élaborée. Ils débutaient dans des courses jugées inférieures avant d'accéder à l'élite. Ils commençaient par des chars attelés à deux chevaux (des biges), avant d'accéder, pour les meilleurs d'entre eux, aux courses de quadriges, des chars attelés à quatre chevaux.

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