Saturday, February 11, 2012

Camille Jullian - Vercingétorix _ Chap. VIII \ p. 1, 2 & 3

Vercingétorix

Chapitre VIII - Vercingétorix, chef de clan.

 

1. Rôle effacé des Arvernes depuis l'arrivée de César.

Nous connaissons déjà le peuple arverne ; nous savons pourquoi il avait commandé à la Gaule libre et pourquoi il pouvait lui commander encore le jour d'un soulèvement général. Ses montagnes menaçaient les grandes routes où circulaient les légions romaines. À la Gaule soulevée, il offrirait ses terrasses fortifiées propres aux longues résistances ; il lui apporterait le secours de ses fantassins et de ses cavaliers, l'aide de ses blés et de son or, le concours de ses clients traditionnels, le réconfort du souvenir des grands rois, et l'appui du dieu du Puy de Dôme.

Or, les Arvernes n'avaient pas une seule fois paru dans cette série de sinistres aventures qui s'étaient déroulées en Gaule depuis l'arrivée d'Arioviste. Il est question chez César des Éduens, des Séquanes, des Helvètes, des Carnutes, des Bituriges, des Sénons, et pas une seule fois des Arvernes. Il témoigne de l'humeur contre les uns, des égards pour les autres. Il n'a pas un mot sur le compte du peuple qui, avant son arrivée, faisait le plus parler de lui en Gaule. L'Auvergne demeure en dehors de son récit, de la marche et des campements de ses légions. En 58, elles suivent le flanc oriental du plateau central, dans leur marche du Confluent au Mont Beuvray ; en 57, elles guerroient dans le Nord ; en 56, elles longent les pentes de l'Occident, pour se rendre de la Loire à la Garonne. Elles ont fait le tour du massif sans y pénétrer. Elles ont hiverné en Franche-Comté, sur la Loire, en Belgique, et jamais dans les régions du Centre.

Il est vraisemblable que les Arvernes ne se sont signalés ni par une opposition prématurée, ni par une dépendance de flagorneurs. Le pouvoir appartenait toujours aux chefs de l'aristocratie, parents ou vainqueurs de Celtill ; son frère Gobannitio et les autres nobles continuaient à gouverner le pays, prenant les précautions nécessaires contre toute tentative nouvelle de tyrannie, surveillant d'assez près le jeune héritier de Celtill. Sans doute, comme les sénateurs des autres cités gauloises, ils avaient témoigné aux ordres de César la déférence de rigueur.

Ainsi, cette nation dont l'initiative, depuis un siècle, avait été prépondérante en Gaule, était en ce moment la plus effacée ou la plus recueillie. À moins de mentir à son caractère et de désavouer toutes ses ambitions, il fallait qu'elle prononçât son mot dans la crise solennelle qui se préparait. Les conjurés qui avaient écouté les paroles de Dumnorix ou adressé leurs vœux à Ambiorix avaient encore le droit d'espérer dans le peuple arverne et dans ses chefs.

Ces espérances grandirent le jour où le fils de Celtill, ayant atteint l'âge d'homme, devint un des plus grands chefs de la Gaule entière.

 

2. Caractère d'un chef gaulois.

Un chef de clan gaulois ne ressemble à aucun autre des maîtres d'hommes du monde antique, ni à l'eupatride grec, ni au patricien romain, ni au mélek phénicien, ni au roitelet de la Germanie. Il y avait chez lui à la fois la rudesse du Barbare et la souplesse de l'homme policé. Ne nous ne le figurons pas comme un glorieux sauvage, épris seulement de combats sanglants, de chasses rapides et de buveries sans fin. Certes, il aimait tout cela, et avec la fougue irréfléchie des natures encore neuves : les plus vives passions bouillonnaient en lui, et ne s'apaiseront jamais du reste chez notre aristocratie nationale, qui gardera en elle une survivance de ses premiers instincts. Mais le noble gaulois est autre chose qu'un brandisseur de glaives et un chevaucheur de grandes routes. Le Vercingétorix des statues classiques, dressant vers le ciel sa tête farouche et sa longue lance, est le chef des jours de bataille. Je crois que les hommes de son milieu connaissaient aussi des plaisirs plus fins et des goûts plus calmes. Si on veut retrouver ceux qui leur ont ressemblé le plus, il faut chercher, non parmi les Barbares du monde antique, mais parmi leurs successeurs sur le même sol. Le monde celtique, a dit avec raison M. Mommsen, se rattache plus étroitement à l'esprit moderne qu'à la pensée gréco-romaine. Et, en cherchant à comprendre Vercingétorix et ses congénères de l'aristocratie gauloise, j'ai toujours pensé malgré moi à Gaston Phœbus, superbe d'or, d'argent et de brocart, tantôt lancé dans d'infernales chevauchées où des meutes haletantes se mêlaient aux chevaux d'escorte, et tantôt trônant au milieu de ses convives, en face de la cheminée rayonnante de la grande salle de son château, entouré d'hommes d'armes, de chanteurs et de poètes, curieux lui-même de vers harmonieux et de récits imagés, beau conteur et beau diseur à son tour, intelligent, éloquent, rieur, têtu, cruel et dévot.

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