Thursday, January 26, 2012

L'isiacologie: Isis et Osiris chez les Romains

Stéphanie Briaud, Université de Montréal | Science
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Le Soleil

Depuis 19 ans, l'Association francophone pour le savoir - Acfas - invite les chercheurs de tous les domaines à vulgariser leurs travaux et à témoigner ainsi du dynamisme de la recherche scientifique d'ici. Le Soleil publie à raison d'un par semaine les textes des cinq lauréats du concours 2011.

Une pyramide à Rome? Un obélisque et des hiéroglyphes déclarant un empereur romain «aimé d'Isis»? Voyageuses, les divinités d'origine égyptienne débarquent en Italie à la fin de l'époque républicaine (100 ans av. J.-C.). À l'époque impériale, elles bourlinguent jusqu'aux confins de l'Empire romain. Puis, entre les empereurs et ces divinités s'installent des relations complexes peu explorées, dont les traces matérielles laissent présager toute la richesse.

Dès le début du XXe siècle, des historiens analysent ce nomadisme spirituel. Selon eux, l'arrivée de ces cultes participe au futur triomphe du christianisme en y amenant la notion de «salut», cette idée que l'on peut être sauvé par une divinité. Pour ces chercheurs, ces divinités sont «égyptiennes», terme qui ne distingue pas encore nos voyageuses des divinités de la haute époque pharaonique demeurées en Égypte…

Pourtant, lorsque Isis et ses compagnons débarquent en Grèce, avant de se rendre à Rome, leur nature se transforme en se rapprochant de celles du panthéon grec : ils acquièrent de nouveaux pouvoirs, leurs images se diversifient. Par exemple, Isis, déesse mère pharaonique, prendra l'allure d'Aphrodite, déesse grecque de l'amour et des épouses. Les peintres grecs ne la représentent pas de profil dans des gestes figés et coiffée d'une perruque brune et raide; on la pare plutôt d'une tunique ample, sa chevelure ondulée flotte au vent, et on l'accompagne de nouveaux attributs, comme la corne d'abondance.

Une jeune discipline

Dans les années 1960-1970, des historiens se spécialisent dans les études de ces transformations dites «interpretatio graeca» puis «romana». C'est à cette époque qu'apparaît le terme de divinités isiaques. On définit alors comme isiaque le culte hors d'Égypte d'une douzaine de divinités appartenant à un même cercle mythique, cultuel et liturgique, originaires de la vallée du Nil, à savoir Horus, Hydreios, Isis, Osiris et Sarapis…

L'isiacologie est une discipline récente, et de nombreuses pistes de recherches sont à approfondir, comme la réaction mitigée des empereurs romains par rapport à l'arrivée d'Apis ou de Sérapis. Sans surprise, les cultes isiaques ont parfois été perçus comme une secte secrète parce qu'ouverte uniquement aux initiés, et donc dangereuse pour les autorités. Néanmoins, des documents archéologiques comme l'obélisque saluant un empereur témoignent d'une autre attitude impériale à certaines périodes : l'acceptation et l'utilisation de ces divinités isiaques par le pouvoir romain. Caracalla, autre exemple, qui régna de 217 à 221, «transporta à Rome le culte d'Isis, et éleva partout à cette déesse des temples magnifiques», au dire des historiens antiques.

Au cours du XXe siècle à Rome, l'archéologie met à jour une dizaine de temples dédiés à ces divinités, sans compter les autels populaires. Ce sont d'ailleurs les tendances religieuses du peuple que l'on trouve sur les inscriptions antiques, et rares sont les inscriptions directement issues des empereurs romains. Les monnaies impériales témoignent cependant des tendances religieuses impériales, voire sénatoriales, lorsque des divinités ou des symboles divins y sont figurés.

Travail d'historienne

Dans une étude politico-religieuse où l'on cherche à saisir les relations entre les empereurs avec les divinités isiaques, on met en parallèle différents types de sources. Pour chacune d'elles, on évalue les faiblesses et les limites. Les sources littéraires, par exemple, proviennent d'auteurs pouvant avoir des points de vue subjectifs envers les empereurs, les divinités isiaques ou l'Égypte. Aussi, il faut faire la distinction entre «cultuel» et «culturel» : des éléments cultuels de l'époque pharaonique - le sistre d'Isis par exemple, instrument de musique sacrée - ont pu être détournés en Italie, pour devenir des éléments décoratifs participant à une mode égyptisante.

Ainsi, de nos jours, découvrir un temple dédié à Isis en France n'est plus aussi étonnant qu'il n'y paraît, et chaque découverte représente aux yeux de la nouvelle génération d'isiacologues l'occasion de recherches mythologiques, iconographiques, cultuelles, et pour le grand public une nouvelle histoire des cultes de l'Égypte, au-delà du Nil.