Friday, December 02, 2011

Une perle archéologique méconnue


http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_chitour/143779-une-perle-archeologique-meconnue.html

«Ce n’est pas nous qui faisons l’histoire. C’est l’histoire qui nous fait.» de Martin Luther King

L’opportunité m’a été donnée de faire deux conférences, une sur l’énergie et les modèles énergétiques à 2030 au Centre universitaire de Mila et l’autre que j’ai intitulée «Une brève histoire de l’Algérie» au Cercle culturel de la ville. J’ai eu l’opportunité de visiter la vieille ville de Mila, celle qu’on appelait à juste titre «Reine des céréales et du lait». J’ai découvert une fois de plus avec émerveillement et recueillement que nous avons un grand pays que nous ne connaissons pas! Les historiens de l’Afrique du Nord ont démontré que le peuplement de cette région très fertile et connue par son agréable climat et ses nombreuses sources d’eau, a commencé dès la préhistoire. Ce qui l’a rendue objet des convoitises coloniales. Pour parer aux périls extérieurs la ville recèle d’énormes trésors en poteries, monnaies, statues et autres vestiges révélant une histoire riche. Toutes les maisons sont anciennes et les ruelles sont pavées et tortueuses; on peut voir encore l’entrée romaine, la fontaine Aïn El Bled», le rempart byzantin. Des zaouïates et des mosquées. La citadelle qui fut utilisée par les Français comme caserne, est devenue le musée de la ville.(1)



Carrefour de civilisations

Mila était celle qui a connu le développement le plus considérable.Des civilisations se sont succédé dans cette ville lui donnant un aspect cosmopolite Des spiritualités se sont aussi succédé. Carrefour de plusieurs civilisations, elle prit plusieurs noms durant son histoire. Les écrits retiennent parmi d’autres ceux de Milev, Mulium, Médius, Miloufitana, Miloufyoum, Milah ou Mila. Avant l’ère romaine, on l’appelait Melou, du nom de la reine berbère qui y régnait et dont la statue trône au milieu de la citadelle devenue caserne. D’autre pensent que la statue représente le dieu romain Jupiter. En 47 av Jésus-Christ, César débarqua en Afrique et avec l’aide des rois de Maurétanie, Bogud et Bocchus et de Sittius il battit les Pompéiens à Thapsus. Ceci fait, il réorganisa l’Afrique et supprima les royaumes de Massinissa et de Juba qui avaient pris partie pour les Pompéiens. De la partie orientale de la Numidie, il fit une province nouvelle, L’Africa Nova, qui eut pour frontière occidentale une ligne passant d’Hippo Regius (Bone, Annaba) à Calama (Guelma) jusqu’au littoral des Syrtes. Entre la Maurétanie et l’Africa, Nova, César créa pour P. Sittius Nocerinus Sarneusis, un grand Etat comprenant la partie orientale du royaume de Massinissa et la partie occidentale de celui de Juba. Les quatre colonies Ciertiennes ou s’installèrent les Sittiens:Cirta (Constantine) Rusicade (Skikda) Chullu (Collo) et Milev (Mila), formaient une confédération ayant un corps de magistrats, et étaient administrés par des triumvirs annuels résidant à Cirta. En 260, les tribus voisines dévastèrent les campagnes de Milev et détruisirent même la ville au début du VIe siècle.-elles furent ensuite battues par le légat propréteur C. Macrinus Decimus. 


En 539, Solomon, préfet byzantin du prétoire et général de l’empereur Justinien, utilisa les débris de la ville pour la construction d’une forteresse et d’un mur d’enceinte capable de résister aux attaques des tribus.- cet ouvrage assez bien conservé est la principale curiosité du vieux Mila, Souvent qualifiée par les érudits de musée à ciel ouvert, la vieille ville de Mila renferme dans son sous-sol bien plus de vestiges archéologiques que tout ce qui est aujourd’hui visible et connu sur sa surface. Pour l’archéologue Nouara Amar, il suffit de gratter superficiellement pour mettre à jour des trésors. Ces mêmes trésors qui attirent la cupidité des fossoyeurs de la mémoire de Mila et par conséquent du pays; Il suffit, en effet, de scruter la multitude de vestiges encore visibles pour se rendre compte qu’ils ne sont que des pans de quelque chose de bien plus important et qui a été englouti sous les sédiments du temps et de l’oubli Les plus anciennes inscriptions disponibles indiquent que Mila remonte à l’antéchrist et qu’elle a pris, à chaque époque, des noms différents comme Milev, Milium, Midius ou encore Milo. Ce dernier nom est celui que portait la ville à l’époque numide, à en croire des historiens qui ont étudié des inscriptions portées sur une statue découverte en 1880 par un officier français et qui serait la plus ancienne pièce archéologique de la ville encore disponible. Cette statue trône aussi au milieu du musée à ciel ouvert. La statue de l’enfant enlaçant un veau qui se trouve actuellement dans le jardin public du centre-ville, remonterait, pour sa part, à l’époque Vandale qui a duré près d’un siècle (450-539). De l’époque byzantine, Mila conserve surtout des pans du mur d’enceinte qui la ceinturait sur une longueur de 1200 mètres. Piqué d’une multitude d’étranges fenêtres larges à l’extérieur et étroites de l’intérieur, visibles à ce jour, et doté de 14 tours de surveillance pouvant atteindre 12 mètres de hauteur, ce mur reflète on ne peut mieux le statut de citadelle religieuse de Mila à cette époque. La médina de Mila qui s’étend sur une superficie de plus de 7 hectares a aussi sa Casbah, vestige de l’époque ottomane la vieille ville de Mila a longtemps souffert de la négligence, d’où l’abandon de ses repères historiques.(2)

Pendant la deuxième révolte des Ketama provoquée par Aboul Fhem, El Mansour fils de Bologuine pénétra dans le pays et saccagea les villages Ketamien et Mila. Mila réussit à se relever de ses ruines. Elle est citée par Ibn Hagukal au Xe siècle et décrite par El Bekri en 1064. El Idrissi en 1154 dit que cette ville était autrefois soumise au prince de Bougie, Yahia Bel El Aziz, dernier sultan des Hammadites, dépossédé par Abd El Moumen. Au XVIe siècle, Léon l’Africain parle de Mila en ces termes: «Cet oppidum placé à 12 milles de Constantine,est entouré de murailles imprenables; il a jadis renfermé 3000 familles, par le fait de la guerre, les maisons sont plus rares. On y voit un grand nombre d’ouvriers qui fabriquent des étoffes dont on fait des couvertures de lit. L’eau de la fontaine qui coule sur le forum est limpide.» Cette fontaine, qui fonctionne toujours aurait été construite au début du IIIe siècle sous l’empereur Adrien, il y a 1700 ans. De profondes modifications dans le système administratif se sont produites après qu’Alger eut déclaré son allégeance au khalifat ottoman en 1516. La province Est, notamment Mila, a connu pendant cette période une récession et surtout quelques soulèvements populaires dus au système d’imposition trop lourd. D’ailleurs, on rapporte que plusieurs beys furent tués lors de batailles avec les Berbères de la région.(3)
Mila a été conquise par l’armée coloniale française à sa tête le général Challe en 1837. Depuis cette date, les soulèvements populaires n’ont eu de cesse, d’être violemment réprimés, contraignant une partie de la population à l’exil vers le Moyen-Orient. La fameuse mosquée construite par Abou Mouhadjer Dinar en 59 de l’Hégire vers 680 après J.C.- deuxième mosquée en Afrique du Nord après celle de Kairouan - a la particularité d’être sur les décombres d’une ancienne église construite sous Optat à la fin du troisième siècle. Cette Eglise elle-même a été construite - on voit encore les colonnes - sur les décombres d’un Temple dédié aux dieux notamment Mila. L’armée française détruisit une partie de la mosquée notamment le mihrab dont on peut voir encore les traces - Abou Mouhadjer Dinar y prêchait-. L’armée française convertit la mosquée en caserne et dit-on aussi, en entrepos. Bien plus tard, dès la naissance du Mouvement national vers les années 1920, la région a connu un regain de renaissance et d’activité politique. Deux personnages importants de la Révolution, Abdelhafid Boussouf et Larbi Bentobbal sont natifs de la ville de Mila.

L’histoire religieuse Mila serait un dieu oriental qui avait beaucoup de disciples dans l’Empire romain, on peut considérer que c’est lui qui serait le repère de l’apparition de Mila à l’histoire comme le pense Amar Nouara, l’archéologue qui m’a fait visiter le site Est en fait. A Mila on peut voir cette statue qui fait plus de deux mètres au milieu de l’espace archéologique qui tient lieu de musée, dans l’attente justement de la construction d’un musée. Les fouilles archéologiques sommaires ont mis à jour plus d’un millier de pièces qui sont pour le moment entreposées au musée de Constantine. Il semble d’ailleurs que toute la ville ancienne aussi bien la ville romaine, la ville byzantine que la ville turque sont des trésors archéologues qui ne demandent qu’à livrer leurs secrets qui racontent en creux l’histoire trois fois millénaire de ce pays Après le panthéon grec et punique, par la suite ce fut le christianisme? L’histoire des Eglises africaines au IVe siècle est une histoire tourmentée. L’Afrique du Nord connut en fait toutes les «spiritualités» qui attestent de l’inquiétude de l’homme face au destin.. Dans cette région de l’est de l’Algérie, au-delà de la préhistoire et des témoignages des premiers hominidés à Mechta el arbi, à quelques km de Chateaudun-du- Rhumel. Le 1er Septembre 256 Pollanus évêque de Milev assiste au concile de Carthage tenu par st Cyprien. Apres lui Purperius vers 305, Saint Ootat (enterré a la basilique du vieux Mila devenue caserne). Sevère (l’ami de st. Augustin) 396-426.Benenatus Milavitanus vers 484 et Restitutus vers 533 l’ont suivi sur le siège épiscopal. Mila était la première ville d’Algérie conquise par les musulmans par «Abou Mouhadjer Dinar» en l’an 55 de l’Hégire correspondant à l’année 674, qui a construit la mosquée Sidi Ghanem sur les décombres de l’église et s’y installa pendant deux ans en menant les conquêtes à travers les autres territoires. Cette ville s’est beaucoup développée avec l’avènement des musulmans qui ont apporté leur savoir-faire en matière d’architecture, de jardinage….

En 902 Abou Abdallah, lieutenant du Mahdi Obaïd Allah, vint s’établir à Ikdjen, dans les montagnes des Ketama, région de Setif. Il répondit les nouvelles doctrines puis se mit en campagne et à la tête de nombreux Berbères réunis a Tazrout vint attaquer Mila, la ravagea et tua le gouverneur Moussa Ben Aïach Agée de plus de 17 siècles, Aïn Lebled est l’unique fontaine au monde qui continue à alimenter l’être humain depuis ses constructeurs romains jusqu’aux habitants algériens de nos jours. Les mythes ont toujours cohabité avec les hommes à Milev. L’Office de gestion des biens conservés (Ogebec), dernier né du ministère de la Culture, qui remplace l’Agence de l’archéologie, s’est installé en octobre dernier à Mila. L’antenne, encore privée de téléphone et d’électricité, tente, grâce à son jeune directeur, M. Nouara, de faire un inventaire des monuments tout en sollicitant les autorités locales pour que les familles qui occupent encore illicitement des vestiges historiques les libèrent. Dans la foulée, il faut noter la naissance d’une association consacrée à la réhabilitation des m’yacher, fours traditionnels qui produisent la brique et la tuile et qui contribueront à la restauration des vieilles maisons. Poursuivant son élan, l’association Amis du vieux Mila, qui vient de relancer une dynamique associative de longue date, organisera plusieurs conférences sur le sujet.(1)

En définitive, Mila porte Témoignage de l’Eglise d’Afrique si dynamique; elle est un maillon important dans la consolidation de l’Eglise aussi bien grâce à saint Augustin le plus connu qu’à Optat de Milev et tant d’autres évêques qui eurent à consolider l’Eglise avec déjà ses schismes, notamment l’arianisme et le donatisme. le Donatisme ne fut pas comme on le prétend une déviation, ce fut le credo de Berbères des campagnes qui pensaient que le meilleur qui devait guider n’est pas celui qu’on désigne au vu de sa naissance, de ses moyens mais celui le plus «propre» celui à même de servir de repères et on peut penser que les Circoncellions- en latin circum cellare- qui tournent autour des granges, qui furent alliés aux Donatistes ne furent pas des grands chemins mais des combattants animés par la cause de répandre la justice. Deux mille ans après nous sommes toujours des grands écorchés quant à l’injustice et la hogra…

C’est là une formidable opportunité pour les autorités et les citoyens de cette ville attachante de réveiller Milev de sa torpeur deux fois millénaire elle qui a souffert de la proximité écrasante de Cirta. L’Association du Vieux Mila milite et se bat avec ses faibles moyens. Il est à souhaiter que la ville de Mila fasse l’objet d’une attention plus soutenue, notamment pour la restauration de la Mosquée construite par Abou Mouhadjer Dinar. De plus, il serait aussi de la plus haute importance qu’une antenne archéologique avec un point de formation puisse voir le jour. La construction d’un musée est une nécessité, elle permettrait de collecter les multitudes pièces éparses, et freiner l’évasion vers les frontières malgré les efforts d’une une police archéologique. Je garde la certitude que l’archéologie, bien comprise, est une source de revenus non négligeable du fait que l’Algérie a vu naitre les pères de l’Eglise tels qu’Augsutin, Optat et tant d’autres. De plus et c’est le plus important comme je l’ai indiqué dans ma conférence, une histoire de trois mille ans assumée et revendiquée par tous permettra enfin de mettre fin à l’errance identitaire et nous permettra, je l’espère, de repartir à la conquête du futur avec une mentalité de vainqueur. Notre histoire archéologique peut y contribuer. Ceux qui nous gouvernent sont interpellés. La culture ce n’est pas seulement les cheb c’est aussi et surtout une contribution à l’émergence d’une Nation ce désir d’être ensemble dont parle si bien Renan.

1.Milev (Algérie), le puzzle millénaire: El Watan 22 12 2007.
2.Mila: Dépêche de l’APS
3.L’histoire de l’antique Mileu, Milev, Milevus remonte à de lointaines origines.