Tuesday, December 27, 2011

Le baptême de Clovis

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Reims Noël 496 ou 498

Clovis fit son entrée dans Reims à la tête de son armée, assis sur une simple mante posée sur le dos de son cheval. Sa longue chevelure franque flottait comme un étendard. L'évêque Rémi l'accueillit dans l'ancien palais des gouverneurs et l'instruisit des vérités fondamentales de la foi. Le roi, après avoir écouté le récit de la Passion du Christ et des souffrances qu'il avait endurées avant de mourir sur la croix, fut transporté de colère et s'écria naïvement :

— Que n'étais-je là avec mes Francs pour l'arracher à ses bourreaux !

Il avait hâte de se faire baptiser et de s'acquitter de sa promesse faite au ciel. Il n'ignorait pas que la cérémonie à laquelle il allait se soumettre pouvait briser l'autorité qu'il avait sur le peuple franc et diminuer sensiblement celle qu'il avait sur son armée. Ses guerriers, attachés à sa personne par le lien sacré du serment, n'en demeuraient pas moins adorateurs du dieu Wodan. Si leur roi se convertissait à la foi chrétienne, ils devaient soit abjurer, soit renoncer à lui rester fidèles. Pour accomplir la grande œuvre de sa conversion, Clovis devait donc aussi obtenir de ses soldats leur propre baptême. Une grande partie était disposée à le suivre aux fonts baptismaux. Frappant leur bouclier de leur hache, ils déclarèrent d'une seule voix :

— Nous aussi, pieux roi, nous renonçons de bon cœur aux dieux mortels. Nous croyons Rémi, et n'obéirons qu'au Dieu immortel qu'il prêche.

L'autre partie de son armée, recrutée parmi les indigènes, ne s'était pas prononcée. Ces barbares de toutes croyances restaient étrangers aux préoccupations religieuses de Clovis. Ils ne se laissèrent pas gagner par son exemple, tournèrent la bride de leurs chevaux et s'éloignèrent pour ne plus jamais être au service du roi des Francs saliens. La plupart gagnèrent le nord de la Somme, où ils grossirent les rangs de l'armée de Ragnacaire, roi de Cambrai.


L'instruction religieuse des hommes de Clovis fut menée rapidement. L'évêque Rémi n'avait plus qu'à fixer la date de la cérémonie du baptême. Une antique tradition, que l'on disait remonter aux apôtres, exigeait que ce sacrement ne soit administré qu'à Pâques, afin que le jour de la résurrection du Christ devienne aussi celui de la résurrection des hommes convertis. Mais, dans l'esprit de Rémi, le respect de la tradition ne prévalut pas sur l'urgence de baptiser Clovis. L'évêque ordonna par conséquent de préparer les fonts sacrés pour le jour de Noël et de déployer une grande pompe byzantine pour la cérémonie.

Le jour de la nativité du Sauveur était assurément, dans toute l'année liturgique, celui qui, par sa signification mystique et la majesté imposante de ses rites, se prêtait le mieux au grand événement qui devait faire de la nation franque « la fille aînée de l'Église catholique ». Clovis s'y prépara par un pèlerinage à Tours, au tombeau de saint Martin, patron de la Gaule. De retour à Reims, il s'entendit avec les évêques pour donner à la fête tout l'éclat religieux et profane qu'elle comportait. Il y convia tout ce qu'il y avait de personnages éminents dans le royaume et fit même aller chercher des princes au-delà des frontières.

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Le 25 décembre, la ville entière était pavoisée. De riches tapis ornaient la façade des maisons, de grands voiles brodés étaient tendus à travers les rues. Dans la matinée, Clovis, les yeux éclatants, vêtu d'une simple tunique de peau, les jambes gainées de bas, prit le chemin de la primitive basilique Notre-Dame, consacrée à la sainte Vierge par l'évêque Nicaise. Un cortège triomphal suivait la procession qui le conduisait vers le lieu de son baptême. Des clercs portant des crucifix et des livres sacrés ouvraient la marche. Clotilde était accompagnée du fils aîné et des sœurs de Clovis : Thierry, Alboflède et Lanthilde. Plus de trois mille guerriers francs et autres hommes libres s'acheminaient à la suite de leur souverain. Des évêques attendaient le cortège sur le parvis de Notre-Dame. En apercevant la splendeur de la basilique, Clovis interrogea Rémi, qui vint à sa rencontre, dans ses habits pontificaux, la crosse épiscopale en main, la mitre sur la tête :

— Est-ce là le royaume du ciel que tu me promets ?

— Non, répondit l'évêque, mais c'est le commencement du chemin qui y conduit.

Une partie des trois mille guerriers francs pénétra derrière eux dans l'édifice et se massa sous les voûtes sacrées, d'où pendaient des tentures précieuses. Leur roi fut conduit dans le baptistère, décoré avec un luxe dispendieux et semé de cierges sans nombre qui brillaient à travers les nuages d'encens émanant des cassolettes. Près de la cuve baptismale, il demanda solennellement que Rémi lui confère le baptême. Il déclara renoncer au culte de Satan et fi t sa profession de foi catholique. Puis il se dépouilla de sa longue tunique, descendit les quelques marches qui menaient au bassin de marbre et pénétra dans l'eau jusqu'à la ceinture.

Rémi procéda à la bénédiction de l'eau et, comme l'exigeait la prescription liturgique, s'apprêta à y verser le chrême. Mais le diacre chargé de lui apporter le précieux onguent n'avait pu se frayer un passage à travers la foule. La tradition rémoise rapporte que Rémi leva alors des yeux suppliants vers le ciel et qu'un ange, sous les traits d'une colombe, portant une ampoule remplie du chrême, descendit jusqu'à lui puis la déposa dans ses mains avant de disparaître.

L'évêque présenta à Clovis la croix du Christ, puis, avant de répandre sur lui l'eau lustrale, prononça ces mots passés à la postérité :

— Fier Sicambre, humilie ton cœur et courbe ta tête victorieuse devant l'Éternel. Il t'écoute. Jure-lui de l'adorer dans les temples que tu brûlais et de brûler les idoles que tu adorais.

Le roi des Francs s'agenouilla et prononça le serment. Après quoi, il confessa le dogme de la sainte Trinité puis reçut la triple immersion sacramentelle au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint.

— Ne néglige pas d'honorer les prêtres, lui dit Rémi en le relevant, de les consulter dans toutes les occasions. Garde-toi bien, surtout, de prendre la préséance sur les évêques, prends leurs conseils. Tant que tu seras en intelligence avec eux, ton administration sera facile. De là dépend le bonheur de ton règne. Car sache que ton royaume est prédestiné de Dieu à la défense de l'Église romaine, qui est la seule véritable Église du Christ. Ce royaume sera, un jour, grand entre tous les royaumes de la terre. Il embrassera les limites de l'Empire romain et soumettra tous les autres royaumes à son sceptre. Il durera jusqu'à la fin des temps. Il sera victorieux et prospère tant qu'il restera fidèle à la foi romaine et ne commettra pas un de ces crimes qui ruinent les nations. Mais il sera rudement châtié toutes les fois qu'il sera infidèle à sa mission.

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Quelques princes furent ondoyés après lui. Sa sœur Lanthilde, déjà chrétienne, obtint le sacrement de confirmation. Rémi gagna la nef. Les trois mille guerriers francs s'agenouillèrent en l'apercevant. L'évêque, entouré des autres prélats, les baptisa selon le mode de l'aspersion, déjà pratiqué à l'époque. Tous les baptisés revêtirent ensuite la robe blanche, en signe de l'état de grâce dans lequel ils entraient par la vertu du sacrement de la régénération.

Le royaume franc regarda le baptême de Clovis comme l'événement capital de son règne, ainsi que l'Histoire le considérera comme étant l'un des plus importants de la monarchie française. La journée de Reims avait scellé la conquête de la Gaule et célébré un des plus éclatants triomphes de l'Église. Clovis se trouvait être le seul roi chrétien. Les autres souverains d'Italie, d'Afrique, d'Espagne et des Gaules demeuraient dans l'hérésie. L'époux de Clotilde fut donc reconnu comme le sauveur de la foi. Le succès de ses armes serait désormais affermi par l'influence d'un clergé nombreux, riche et puissant, auquel le nouveau converti accordait sa protection. Il était, dès lors, le bras armé de l'Église catholique contre l'arianisme qui menaçait d'absorber toutes les Gaules.

L'évêque Avitus de Vienne avait fait le chemin jusqu'à Reims. Le soir de la cérémonie, il adressa ces mots à Clovis :

— C'est en vain que les sectateurs de l'hérésie ont essayé de voiler à vos yeux l'éclat de la vérité chrétienne par la multitude de leurs opinions contradictoires. Pendant que nous nous en remettions au Juge éternel, qui proclamera au jour du jugement ce qu'il y a de vrai dans les doctrines, le rayon de la vérité est venu illuminer même les ténèbres des choses présentes. La Providence divine a découvert l'arbitre de notre temps. Le choix que vous avez fait pour vous-même est une sentence que vous avez rendue pour tous. Votre foi, c'est notre victoire à nous. L'Occident, grâce à vous, brille d'un éclat propre et voit l'un de ses souverains resplendir d'une lumière non nouvelle. C'est bien à propos que cette lumière a commencé à la nativité de notre Rédempteur. Ainsi, les eaux régénératrices vous ont fait naître au salut le jour même où le monde a vu naître pour le racheter le Seigneur du ciel. Ce jour est, pour vous comme pour le Seigneur, un anniversaire de naissance.

Le pape Anastase II lui écrivit de Rome : « Le Saint- Siège ne peut que se réjouir de votre conversion ; après avoir appris toute la joie dont est rempli notre cœur paternel, croissez en bonnes œuvres, mettez le comble à notre bonheur, et soyez notre couronne. Que l'Église, notre mère commune, se félicite d'avoir enfanté à Dieu un si grand roi. Continuez donc, glorieux et illustre Fils, à réjouir cette tendre mère, et soyez, pour la soutenir, une colonne de fer. Nous bénissons le Seigneur de vous avoir arraché à la puissance des ténèbres et d'avoir pourvu aux besoins de la religion en lui donnant pour défenseur un si grand roi, qui pût ceindre le glaive du salut contre les attaques de l'impiété. Poursuivez donc, mon bien-aimé et glorieux Fils. Que le Tout-Puissant vous couvre de sa protection, vous et votre royaume, et vous fasse triompher de toutes les entreprises de vos ennemis ! »

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Un autre Anastase, l'empereur de Constantinople, lui fit apporter à Tours les insignes du patriarcat, les honneurs consulaires, et lui conféra le titre d'auguste. Clovis se manifesta à Reims par des aumônes et de nombreuses œuvres. L'évêque Rémi bénéficia particulièrement de ses libéralités en recevant, pour sa basilique, de vastes possessions dans les Vosges. La ville de Laon, simple paroisse de son diocèse, fut, en outre, érigée en évêché, et son église placée sous l'invocation de la Vierge, dont Rémi étendait partout le culte consolateur.

Après s'être brillamment distingué par des exploits militaires et avoir enlevé la Gaule aux Romains et aux Visigoths, il s'illustra par une foule de meurtres, n'épargnant ni sa famille, ni les princes ses voisins, dont il réunit les États aux siens. Clotilde l'assista même dans plusieurs de ses crimes.

Après la mort de son époux, en 511, Clotilde poussa ses fils à porter la guerre dans le royaume de Bourgogne, parce qu'il s'agissait de venger la mort de son père Chilpéric, tué par Gondebaud. Lorsque les enfants de son fils Clodomir, roi d'Orléans, furent détenus en otages par ses deux autres fils, Childebert et Clotaire, pour être dépouillés de leur héritage et de la couronne paternelle, ces derniers lui firent parvenir des ciseaux et une épée en lui demandant de fixer le sort de ses petits-fils : ils seraient massacrés ou tondus pour être envoyés au couvent. Sa sentence fut immédiate : « J'aimerais mieux les voir morts que tondus », leur fit-elle répondre. Elle fut canonisée sous le pontificat de Pélage Ier, et Clovis vénéré jusqu'à la Révolution française. La légende du chrême miraculeux, apporté à Rémi par la colombe, le 25 décembre 498 (les historiens admettent qu'il pourrait s'agir, en réalité, de l'année 496), se répandit, quant à elle, si mal que la tradition assura pendant de longs siècles que cette huile avait été utilisée pour le sacre de Clovis, lui qui n'avait jamais été que baptisé. La cathédrale de Reims en tira l'honneur de sacrer tous les rois de France à compter du règne de Louis Ier le Pieux, fils de Charlemagne. Pour leur onction, on utilisa naturellement le chrême contenu dans la Sainte Ampoule, conservée dans le trésor de Reims jusqu'à la Révolution.

La Sainte Ampoule ne quitta la ville qu'une seule fois, en 1483, lorsque Louis XI, au crépuscule de sa vie, sentit ses forces l'abandonner. Superstitieux à l'excès, le vieux roi refusait de se coucher sur ce qui aurait pu être son lit de mort. Pour tromper sa maladie, il revêtait des habits de soie et de satin aux riches couleurs, se faisait envoyer des tortues de mer, des élans de Pologne et des panthères de Barbarie pour agrandir sa ménagerie. Commynes disait que « jamais homme ne craignit tant la mort ni ne fit tant de choses pour y mettre remède ». Il ne quitta plus ses appartements de son château de Plessis-lès-Tours, commanda que soit creusé autour de la forteresse un fossé large et profond, au-delà duquel il fit planter une barrière hérissée de longues broches garnies de pointes de fer. Il fit défendre les portes par quatre bastions que surveillèrent jour et nuit quatre cents archers. Plusieurs centaines de chausse-trapes furent semées dans la campagne environnant le château. Il voulait mourir en toute quiétude.

Lorsqu'il sentit la mort approcher à grands pas, il ne rechercha des remèdes que parmi les reliques et écrivit notamment à l'abbé de Saint-Rémy pour lui demander « une petite goutte de la Sainte Ampoule s'il se pouvait faire sans péché ni danger ». Réclamée en avril 1482, la Sainte Ampoule, ayant entre-temps fait l'objet d'une dispense papale, ne parvint à Plessis-lès-Tours qu'en septembre 1483, avec la Croix de Charlemagne et les Verges d'Aaron et de Moïse, provenant de la Sainte-Chapelle à Paris. Louis XI était mort depuis un mois.

©Editions de l'Archipel, 2011