Friday, November 11, 2011

Rencontre avec... Benoît GAIN

[Caritaspatrum] Rencontre avec... Benoît GAIN
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Cher Professeur, pour beaucoup de chercheurs et d'étudiants, votre nom est indissociable de la belle figure de Basile de Césarée et de la province qui a bénéficié de son apostolat, la Cappadoce. Comment est né ce compagnonnage que vous n'avez cessé de creuser depuis une quarantaine d'années ?

A l'automne 1968, alors que je cherchais un sujet de maîtrise sur l'Antiquité chrétienne, j'eus la chance d'être longuement reçu par le R. P. Michel Aubineau, s.j., alors Chargé de recherches au C.N.R.S. et éminent spécialiste de Grégoire de Nysse. Comme le 3e et dernier tome des Lettres de saint Basile venait d'être publié dans la CUF par le Chanoine Yves Courtonne, avec une annotation succincte, le P. Aubineau me suggéra d'étudier les multiples aspects de la vie religieuse et sociale que révélait cette correspondance. Je me plongeai avec enthousiasme dans cette lecture, avec l'approbation de mon directeur, Henri-Irénée Marrou, qui me dirigea, à vrai dire, d'assez loin, me confiant à l'une de ses assistantes. Mon mémoire, à visée historique, soutenu en 1969, ne m'empêcha pas de préparer peu après, l'agrégation de lettres classiques, et donc d'acquérir des connaissances philologiques bien utiles par la suite.

Pouvez-nous nous rappeler la place unique qu'occupe Basile de Césarée dans la recherche de l'orthodoxie chrétienne en cette seconde moitié du IVe siècle ?

Basile de Césarée est à la fois un intellectuel puissant et un homme d'action ou, si l'on préfère, un organisateur, qui d'emblée sut prendre les initiatives opportunes. On sait que son traité Sur le Saint-Esprit fut en quelque sorte ratifié par le Ier concile de Constantinople (381), qu'il avait préparé. L'originalité de Basile, c'est d'avoir compris que la défense de l'orthodoxie ne doit pas se cantonner dans des travaux livresques, ni même dans la prédication, mais doit s'appuyer sur les pratiques liturgiques. Par ailleurs, plusieurs personnages, dont Eustathe de Sébaste, qui étaient séduits par différentes formes d'arianisme, bénéficiaient de l'attachement des fidèles notamment grâce aux œuvres d'assistance qu'ils avaient développées : Basile, toutes choses égales par ailleurs, ne pouvait être en reste, et ce fut la célèbre Basiliade.

Lors du dernier colloque de La Rochelle consacré aux « Pères de l'Eglise et la chair », vous nous avez montré combien la position des évêques asiates sur le mariage était nuancée et équilibrée, prenant le contre-pied de la prédication d'Eustathe de Sébaste que vous venez de mentionner. Or ce dernier fut un des mentors de Basile de Césarée. Qu'en est-il finalement de l'influence d'Eustathe sur Basile qu'il s'agisse de la question spécifique du mariage ou plus largement de son œuvre spirituelle et théologique ?

Vous avez raison d'aborder le rôle d'Eustathe, évêque de Sébaste en Arménie Mineure. Il fut véritablement le maître spirituel de Basile. Maître spirituel, car Basile se forma intellectuellement un peu à Constantinople et surtout à Athènes, auprès de professeurs dont plusieurs étaient païens, mais il dut sa formation spirituelle à son milieu familial, où Eustathe, pas encore évêque, était en vénération. Basile entreprendra son « voyage en Orient », on l'oublie parfois, pour le retrouver – en vain. Mais, à défaut d'avoir conservé des œuvres d'Eustathe, ou même un échange polémique de Basile avec lui, les quelques témoignages épistolaires postérieurs à leurs dissensions, et disons le mot, à leur rupture, montrent bien combien Basile était attaché à celui qui était son ami. Qualifier avec précision les positions ecclésiales d'Eustathe, perçues comme en filigrane, est une tâche difficile, dans laquelle dom Jean Gribomont († 1986) s'est illustré : homme sympathisant des pneumatomaques, prenant quelques libertés avec l'institution-Eglise, mais tout de même élu évêque, partisan d'une ascèse rigoureuse – jusqu'à considérer le mariage comme une voie inférieure vers la sainteté – et créateur d'hospices.

Il y a quatre ans disparaissait ce grand savant que fut Yves-Marie Duval. Avec un groupe d'amis et de collègues, vous vous êtes attaché à mieux faire connaître la puissance et l'étendue du champ de recherches qu'avait embrassé ce spécialiste de la littérature latine de la fin de l'Antiquité. Où en est-on de la publication des études et des communications non encore disponibles d'Yves-Marie Duval ?

Un hommage a été publié dans Sacris erudiri. A Journal on the Inheritance of Early and Medieval Christianity, 47 (2008) [2009], pp. 391- 503. avec la collaboration d'une dizaine de chercheurs, dont la plupart participent aux colloques de La Rochelle. On y trouve une liste, en principe exhaustive, de ses travaux publiés, inachevés, inédits. Parmi ceux qui appartiennent à cette dernière catégorie, signalons que Patrick Laurence (Université de Tours) a préparé pour l'édition : Jérôme, La lettre à Eustochium. De virginitate servanda. Traduction et commentaire : Yves-Marie Duval (†) et Patrick Laurence (Vie monastique, 47), Ed. de Bellefontaine, 2011, 376 p. . Michele Cutino achève l'établissement du texte critique de la Vita Ambrosii du diacre Paulin de Milan, ouvrage pourvu d'un ample commentaire d'Y.—M. Duval, à paraître dans les Supplements de Vigiliae Christianae (chez Brill). D'autres contributions d'Y.-M. Duval, notamment pour le Handbuch der lateinischen Literatur, Bd VI (chez Beck, à Munich ; éd. française prévue chez Brepols), avec d'importantes notices de Jérôme, Rufin, Pélage (près de 700 p. au total) sont malheureusement indéfiniment retardées en Allemagne. Enfin plusieurs commentaires exégétiques de Jérôme ne seront prêts que dans quelques années. La bibliothèque d'Yves-Marie a été entièrement déposée à l' abbaye bénédictine Sainte-Marie de la Source (Paris XVIe ).

Un ouvrage ou un article que vous recommanderiez à nos amis internautes sur Basile de Césarée ou le monde de l'Antiquité Tardive :

J. Gribomont, « Saint Basile », Théologie de la vie monastique. Etudes sur la Tradition patristique (Théologie, 49), Paris, Aubier 1961, pp. 99-113. synthèse remarquable qui ne figure pas dans le recueil de ses articles : S. Basile. Evangile et Eglise. Mélanges (Spiritualité orientale et vie monastique, 36-37), Abbaye de Bellefontaine 1984, 2 vol].

Merci Benoît Gain.