Sunday, October 30, 2011

Celtes : Nos ancêtres les gaulois n’habitaient pas des huttes en bois

Civilisation protohistorique englobant plusieurs peuples indo-européens soudés par des langues et une culture communes, les Celtes ont régné sur une grande partie de l'Europe, et jusqu'en Asie mineure, entre le 8ème siècle avant J.-C jusqu'au 3ème siècle avant J.-C, laissant de nombreuses traces de leur présence. Paradoxalement, cette formidable civilisation qui connut son apogée pendant l'Âge du fer reste entourée de nombreuses zones d'ombre. Il existe à cela deux raisons principales : d'une part, l'absence de savoir écrit pouvant faire l'objet d'études historiques, la transmission de la connaissance par les druides se faisant exclusivement sous une forme orale. D'autre part, l'apparition dans ce vide cognitif de nombreuses extrapolations, récits fantasmés et autres légendes concernant la civilisation celtique, qui ont durablement contribué à en véhiculer une image erronée.

Méconnus, mais vénérés pour leur mystère, les Celtes n'ont jamais cessé d'alimenter un imaginaire populaire toujours avide de voir se cristalliser ses fantasmes sous la forme de figures légendaires incarnant l'héroïsme et la soi-disant pureté des temps primitifs. Investis de cette fonction symbolique, les Celtes ont ainsi traversé l'histoire sous la forme de clichés, que ce soit celui du combattant hirsute et sanguinaire ou celui du druide chenu vénérant des divinités païennes au plus profond des forêts primitives. Ces clichés ont contribué à alimenter le mythe d'une civilisation celtique engoncée dans une culture et des traditions immuables et imperméable à toute forme de contact avec les autres peuples de l'antiquité.
Mais derrière cela se cache une réalité toute autre. Les dernières découvertes archéologiques jettent en effet un éclairage radicalement nouveau sur les Celtes. Loin des poncifs qui leur ont longtemps été associés, ils apparaissent aujourd'hui dans toute leur complexité : celle d'une civilisation protéiforme qui a non seulement dominé l'Europe pendant plus de cinq siècles avant notre ère, mais a aussi développé de nombreux contacts avec les peuples voisins, s'enrichissant de ce métissage dans des domaines aussi variés que l'art, l'architecture ou la religion. Qui étaient réellement les Celtes ? Où vivaient-ils ? Quel était leur mode de vie ? Ce documentaire, qui nous embarque sur la trace de nos lointains ancêtres, pose ces questions passionnantes à quelques-uns des plus grands spécialistes de la civilisation celtique pour tenter de nous apporter des éléments de réponse.
. TGV pour le passé
L'histoire s'écrivant aujourd'hui en grande partie sur le terrain grâce aux progrès de l'archéologie, ce documentaire débute en Champagne, sur le tracé de la ligne du futur TGV Est. Le paradoxe veut que ce soit le chantier de ce train futuriste qui permette d'exhumer les restes d'une civilisation vieille de plus de 2000 ans. L'énormité des travaux entrepris, qui s'étendent sur des centaines de kilomètres, s'apparente à un immense sondage dont les archéologues espèrent tirer de précieuses informations qui leur permettront de dater les différents vestiges celtiques qui ont été exhumés le long du tracé.
Il s'agit dans un premier temps d'inventorier les sites qui feront l'objet de fouilles approfondies. Après que le périmètre de l'un de ces sites a été défini, les archéologues peuvent débuter leur travail. Dirigés par la chercheuse Lola BONNABEL, leur objectif est de mettre à jour une nécropole. Une pelleteuse commence par gratter la couche superficielle du terrain. A la moindre trace d'un bouleversement ancien du sol, les archéologues s'emparent de leurs outils et commencent à creuser avec d'infinies précautions. Grattoirs, truelles, pinceaux, finissent par révéler les ossements blanchis d'un squelette qui dormait à quelques centimètres seulement de la surface. La présence d'un torque autour du cou et de bracelets aux poignets ne laisse planer aucun doute sur l'origine de ce squelette : il s'agit bien d'un celte.
. Cinq siècles d'histoire
La présence de ce corps atteste de l'existence d'une nécropole aux alentours. Mais avant de poursuivre les fouilles, les archéologues doivent dater le squelette qu'ils viennent d'exhumer. L'histoire des celtes s'étire en effet sur plus de cinq siècles avant J.-C., ce qui constitue une fourchette très large. Pour situer précisément le corps dans cette chronologie, Lola BONNABEL fait appel au protohistorien André RAPIN, spécialiste incontesté de la métallurgie celtique. C'est donc le torque qui va permettre au scientifique de dater le squelette de son propriétaire. La torsade lâche de l'objet, la présence d'un tampon conique à son extrémité, indiquent qu'il a été fabriqué au 4ème siècle avant J.-C. L'étude du bracelet ne fait que confirmer cette datation.
Le torque, objet porté aussi bien par les hommes que par les femmes, était le signe distinctif des élites au 5ème siècle. Au-delà de cette caractéristique générique, sa forme, sa décoration, indiquaient aussi l'appartenance à un clan ou à une tribu. On peut donc parler de cet objet comme d'une véritable « pièce d'identité » qui accompagnait son propriétaire tout au long de sa vie et renseignait immédiatement sur ses origines et sur son rang.
. Nécropoles
Après l'étape indispensable de la datation, les fouilles peuvent reprendre sur le site. D'autres tombes sont bientôt mises à jour. 23 siècles d'histoire s'étendent sous les pas des archéologues, qui vont de découvertes en découvertes au fur et à mesure que leurs investigations progressent. Cette nécropole est en effet la troisième qu'ils exhument sur quelques dizaines de kilomètres, signe que cette zone était certainement très densément peuplée au 5ème siècle. Tout l'intérêt va maintenant consister à tenter d'en apprendre plus sur les populations celtes qui habitaient cette zone. Où vivaient-elles ? Quelles étaient leurs activités principales ?
. Archéologie aérienne
Pour répondre à ces interrogations, les archéologues vont utiliser l'archéologie aérienne, qui fonctionne comme un véritable révélateur des empreintes réalisées par l'homme en des temps très anciens : tracés de murs, contours d'habitats, routes, etc. A partir de ces observations, il devient ainsi possible de reconstituer les édifices et d'imaginer le mode de vie des celtes de l'époque.
Des images de synthèse assez réussies complètent le commentaire, montrant de vastes maisons charpentées aux toits de chaume ainsi que de nombreuses fermes composées de granges, d'étables et de greniers à grain montés sur pilotis afin de les protéger des rongeurs. On est donc très loin de l'archétype des huttes de bois dans lesquelles vivaient nos soi-disant «ancêtres les gaulois ». D'après les archéologues, les communautés celtes de ce site menaient au contraire une existence confortable axée sur l'agriculture et l'élevage.
. Corrections historiques
Les récits du passé seraient-ils erronés ? Pour répondre à cette question, le documentaire s'oriente vers le centre archéologique du Mont Beuvray, qui abrite le musée de la civilisation celtique. Sur la base des dernières découvertes archéologiques, on s'y attache à rectifier les récits du passé, redessinant progressivement l'histoire des Celtes.
Chaque nouvelle découverte importante brosse ainsi l'image d'un peuple bien plus complexe à appréhender qu'on ne le croyait initialement. Christian GOUDINEAU, professeur au Collège de France, évoque cette complexité croissante de la civilisation celtique. A ses yeux, le principal enseignement à retirer de ces découvertes qui bouleversent nos connaissances des Celtes tient à la nature même de leur civilisation. Loin d'être homogène, celle-ci était au contraire éclatée en une multitude d'entités, de tribus, qui s'étendaient du Nord de l'Europe à la Méditerranée, en passant par l'Asie Mineure.
. Monde éclaté
Pour s'en rendre compte, direction la Hongrie, à l'autre bout de l'Europe, où l'on retrouverait également les traces d'une occupation par les Celtes. Là, c'est le chantier d'une autoroute qui a permis aux archéologues d'exhumer ces vestiges datant du 3ème siècle avant J.-C. Ces celtes d'Orient sont aujourd'hui accessibles aux chercheurs grâce aux objets retrouvés sur les sites funéraires de la région. Ceux-ci se composent essentiellement de dents et de bijoux, les rites funéraires de l'époque voulant que les corps soient brûlés après la mort. Fibule, morceau de bouclier : les dernières découvertes témoignent d'un monde comparable à celui des celtes d'Europe Occidentale. Sur un vase patiemment reconstitué, les archéologues découvrent aussi des anses sculptées à l'effigie d'un sanglier, symbole de force et de courage et figure récurrente du panthéon celte. Cette trouvaille confirme l'existence d'un foyer de culture celtique qui aurait essaimé à travers l'Europe. Chacune des branches déployées autour de ce noyau central aurait ensuite développé ses propres particularismes tout en maintenant une certaine parenté culturelle avec les branches voisines.
Grâce aux découvertes archéologiques faites en Hongrie, on peut désormais affirmer qu'aux environs du 3ème siècle, le bassin Carpatique était devenu un important centre de la civilisation celtique. Des découvertes similaires ont été faites un peu partout en Europe, permettant de mieux cerner l'étendue et la diversité du monde celte.
. Expansion
L'étude de ces différentes zones de peuplement a permis de reconstituer le modèle migratoire des celtes. Originaire des plaines intérieures d'Europe occidentale, ils auraient commencé leur expansion au 5ème siècle avant J.-C. Par vagues successives, ils se seraient alors implantés au-delà du Rhin, dans le bassin du Danube, puis seraient descendus vers l'Aquitaine et l'Italie. Cette expansion les fit entrer en contact avec les autres civilisations du monde antique : Grecs, Romains. A leur apogée, entre le 3ème siècle et le 1er siècle avant J.-C., l'influence des celtes s'étendait donc de l'océan Atlantique au Danube, de la Mer du Nord à la Méditerranée. Mais contrairement aux autres civilisations de cette période, la civilisation celtique n'était pas homogène : il s'agissait d'une mosaïque de tribus, certes cimentées par un certain nombre de caractéristiques linguistiques et culturelles communes, mais qui n'en fonctionnaient pas moins de manière autonome.
. Le guerrier : figure légendaire
Ce modèle civilisationnel unique en Europe était semble-t-il dominé par la figure emblématique du guerrier. D'après le protohistorien André RAPIN, sa réputation de combattant hors pair qui a traversé l'histoire n'était en rien usurpée. A cela il existe une explication évidente : comparativement aux autres civilisations de cette période de l'antiquité, les Celtes disposaient d'un équipement exceptionnel dans le domaine de l'armement, équipement qui, sur le champ de bataille, leur conférait un avantage significatif sur leurs adversaires. Leur parfaite maîtrise de la technologie du fer leur permettait en effet de se forger des armes et des protections d'une robustesse et d'une efficacité redoutables. Casques, cottes de mailles, lances, épées, fourreaux, n'avaient pas d'équivalent chez leurs ennemis. Pour André RAPIN, il ne fait aucun doute que cette supériorité militaire écrasante est à l'origine de la formidable expansion que les Celtes connurent entre le 3ème et le 1er siècle avant J.-C.
C'est aussi sur le plan stratégique que les Celtes se distinguaient de leurs adversaires. Les Grecs et les Romains utilisaient en effet des troupes lourdement armées, peu mobiles, dans des configurations statiques, alors que les Celtes privilégiaient la vitesse et la mobilité au combat. Ils pouvaient de ce fait déborder facilement les troupes ennemies, habituées aux oppositions frontales, et désorganiser leurs lignes. Cette stratégie, qui pouvait donner l'impression d'un déferlement chaotique aux généraux Grecs et Romains habitués à une stricte discipline militaire était en fait révolutionnaire pour l'époque. Longtemps avant les guerres modernes, la science du combat des Celtes préfigurait en effet la tactique de la guerre de mouvement, combinant infanterie légère et cavalerie dans une série de déplacements rapides.
Aux yeux des Méditerranéens, les Celtes étaient pourtant considérés comme des barbares sanguinaires. Cette réputation fut scellée au début du 4ème siècle avant J.-C., lorsque le chef Gaulois Brennos, après avoir franchi les Alpes à la tête de 60 000 hommes, déferla sur Rome. Après la défaite de ses défenseurs, écrasés par la furie des Celtes, la ville fut prise, pillée, incendiée, et occupée plus de sept mois. Cet événement, qui laissera une trace indélébile dans l'Antiquité, donnera aux Celtes – et pour longtemps – l'image de barbares surgis d'un monde primitif.
. Pilleurs de sépultures
Après cette plongée aux racines de la civilisation celtique, le documentaire nous ramène à la surface du présent. Retour sur le site de la nécropole champenoise, où Lola BONNABEL et son équipe poursuivent leurs fouilles. Celles-ci réservent encore bien des surprises aux archéologues. Plusieurs tombes présentent en effet des signes de pillage pour le moins étonnants : seul le haut des squelettes a disparu, le reste des ossements n'ayant pas été touché par les profanateurs. Pour Lola BONNABEL, ce modus operandi est caractéristique des pillages massifs qui eurent lieu au 19ème siècle. Cette époque est en effet caractérisée par un engouement extraordinaire pour les Gaulois, exaltés à la fois par courant romantique, en littérature, et par un regain de politique nationaliste. Dans ce contexte très particulier, les Gaulois deviennent le symbole du retour aux racines et aux valeurs ancestrales de la civilisation. La demande d'objets d'artisanat celtes explose en conséquence, et les pillages de sites archéologiques se multiplient. Ce sont surtout les bijoux – torques, bracelets, fibules – qui attisent la convoitise des pillards. Ces bijoux étant portés autour du cou et des poignets, les profanateurs se contentent de déterrer la partie supérieure des squelettes pour s'en emparer, ce qui explique l'état des squelettes retrouvés sur la nécropole.
. Nos ancêtres les Gaulois
Ce phénomène évoqué par Lola BONNABEL est loin d'être anodin. Les pillages de sépultures celtes qui ont eu lieu au 19ème siècle sont en effet caractéristiques de la « fièvre gauloise » qui s'était emparée de cette époque. Pour s'en faire une idée plus précise, il est nécessaire de se transporter jusqu'au Musée des Antiquités Nationales de Saint Germain en Laye, dont les collections sont caractéristiques du rapport entre la politique et l'histoire. Créé sous la houlette de Napoléon III, grand admirateur des Gaulois, ce musée renferme l'essentiel des objets d'origine celte rassemblés au 19ème siècle. A cette époque, il importait surtout de présenter les Celtes comme nos lointains – et glorieux – ancêtres, quitte à recréer, voire à inventer, une civilisation qui était en réalité bien différente de ces étiquettes qu'on lui a collées.
Les récentes découvertes faites sur la civilisation celtique imposent en effet de repenser complètement cette vision dixneuvièmiste. Laurent OLIVIER, conservateur du musée, explique que ce changement d'éclairage historique reflète aussi un changement de nos préoccupations. Le 19ème siècle, âge d'or de la « fièvre gauloise », est en effet caractérisé par l'exaltation des valeurs patriotiques. La France se cherche des racines, et pour appuyer cette rhétorique identitaire, elle utilise les Gaulois dans une perspective historique complètement faussée. Récupérés par les idéologues, nos «ancêtres » vont ainsi devenir les hérauts d'une politique nationaliste destinée à exalter les valeurs traditionnelles de la France.
Aujourd'hui, dans une société plus que jamais soumise à l'influence galopante de la mondialisation, et qui a cessé d'envisager les nations dans un cadre strictement ethnique, cette question des origines a beaucoup moins d'importance, pour ne pas dire aucune. On peut de ce fait porter un regard désengagé sur les Celtes, appréhendés non plus dans la perspective d'une ascendance fondatrice de l'identité nationale, mais dans un contexte beaucoup plus vaste tenant compte des aspects protéiformes de leur civilisation.
. Tombe n°5
Pendant longtemps, les Celtes ont en effet été réduits à un groupe ethnique complètement étanche dont la pérennité était assurée par l'imperméabilité culturelle et la résistance au métissage civilisationnel. Or les études récentes montrent que les frontières du monde celtique étaient beaucoup plus poreuses qu'on ne le pensait jusqu'ici. Dans les régions où les Gaulois ont côtoyé d'autres peuples, il semblerait que de nombreuses influences se soient exercées de part et d'autre de ces frontières que l'on croyait figées.
Pour étayer cette théorie, le documentaire nous emmène dans la région des Monts Apennins, au Nord de l'Italie. Des communautés Étrusques vivaient là il y a 25 siècles, c'est-à-dire à une époque où la région était également fréquentée par des tribus Celtes ayant franchi les Alpes. L'archéologue Daniele VITALI y effectue des fouilles sur le site d'une nécropole en vue de mettre en lumière l'existence de contact entre Celtes et Étrusques. Les premières tombes ouvertes révèlent la présence de poteries typiquement étrusques. La richesse de leurs ornements témoigne de la prospérité de la communauté Étrusque implantée dans la région.
Dans la sépulture que les archéologues ont étiquetée « tombe n°5 », ceux-ci vont faire une découverte étonnante. Là reposent les ossements d'une femme Étrusque, accompagnés d'un mobilier funéraire composé de plusieurs vases, bols, et assiettes destinées à faciliter le voyage vers l'au-delà de la défunte. Mais la présence d'une fibule, objet dont l'origine celte ne fait aucun doute, jette le trouble. D'autres parties du terrain proches de la tombe n°5 sont aussitôt sondées. Après deux jours de fouilles, une autre sépulture est mise à jour. Elle renferme les restes d'un guerrier celte doté de tout son armement : épée, fourreau, pointes de lances et javelots. Du mobilier funéraire étrusque entoure également le défunt. Cette découverte est décisive en vue de prouver l'existence d'un métissage culturel entre les Celtes et les Étrusques qui peuplaient cette région : l'étude des objets présents dans cette tombe montre en effet que les coutumes des Celtes et des Étrusques se sont « mariées » dans ce rituel funéraire.
. Cultures mixtes
L'étude des sépultures découvertes dans les Monts Apennins va permettre de faire progresser la connaissance des Celtes. Contrairement à ce que l'on croyait jusqu'ici, elle démontre en effet que leur civilisation était loin d'être imperméable aux autres cultures de cette période de l'antiquité, mais s'intégrait au contraire à un contexte de contacts et d'échanges avec les peuples situés aux frontières de leur zone d'influence. Un grand brassage aurait donc animé le continent Européen à cette époque.
Les archéologues en retrouvent l'une des traces les plus évidentes en Hongrie, sous la forme d'un bracelet doté de décorations exceptionnelles récemment découvert dans la nécropole du bassin des Carpates. L'archéologue Miklos Szabo a étudié cet objet ; il devine dans ses motifs végétaux une influence Étrusque en provenance d'Italie. Cette découverte montre que le métissage culturel révélé par l'étude des tombes de la nécropole des Monts Apennins est loin d'être un cas isolé : l'artisanat des Celtes a épousé celui des Étrusques, et l'on retrouve la trace de cette interpénétration des deux cultures jusqu'en Hongrie.
. Art ésotérique ?
Les archéologues s'attachent désormais à essayer de faire « parler » les objets d'art issus de ce métissage culturel. Que disent-ils des rencontres qui se sont produites entre les Celtes et leurs voisins de l'antiquité ? Pour tenter de répondre à cette question, le documentaire nous emmène au laboratoire de restauration des métaux de Compiègne, laboratoire qui accueille les dernières trouvailles issues des fouilles archéologiques. L'objet en cours de restauration filmé par les caméras est un fourreau d'épée. La radiographie y a révélé la présence d'un décor caché par l'oxydation. Ses motifs très complexes sont longtemps restés une énigme pour les archéologues.
En les étudiant, le protohistorien André RAPIN y retrouve la figure d'un animal monstrueux à tête de rapace déjà repéré sur des objets d'art celtiques exhumés en Espagne. Ce motif, quand on le combine par symétrie, crée une seconde image : celle d'un individu caricatural doté d'yeux globuleux et d'un nez protubérant. Or, cette figure revient de façon récurrente dans les motifs que l'on retrouve dans la quasi-totalité du monde celtique, ce qui fait dire à André RUPIN qu'il s'agit d'une forme parfaitement codifiée. Loin d'être purement décoratifs, les motifs celtiques auraient donc une valeur normative : il s'agirait d'un code donnant un sens aux images.
Et ce code reposant sur la répétition de motifs abstraits qui, en se combinant, créent des représentations, aurait une signification sacrée. Pour procéder à son décryptage, les historiens ont dressé un inventaire exhaustif de l'iconographie celtique afin de dégager la signification de chaque élément : masques humains, éléments végétaux, animaux fabuleux, etc. Une fois constitué, ce répertoire iconographique leur a servi de dictionnaire symbolique de référence pour l'interprétation des motifs de l'art sacré celtique. Décrypter cet art revient à pousser la porte d'un monde ésotérique où résident les divinités celtiques. En effet, contrairement aux civilisations Grecque et Romaine, où les divinités sont représentées sous une apparence humaine, les Celtes ont un rapport quasi ésotérique à leurs dieux. Ceux-ci ne font pas partie du monde visible, bien qu'ils y interviennent à travers des signes, des messages cachés, qui sont autant d'avertisseurs envoyés aux hommes. C'est cette dimension cryptique du rapport au divin que l'on retrouverait dans l'art sacré des Celtes, où les symboles se substituent aux représentations figuratives des divinités.
. Cernunnos
De superbes images d'objets d'art celtiques illustrent cette partie du documentaire, comme celle de ce casque rituel à l'armature métallique portant un décor en bronze entièrement recouvert d'or et incrusté de corail. José GOMEZ DE SOTO, directeur de recherche au CNRS, nous livre les clés de la compréhension de cet objet à partir de l'analyse de l'un des protège-joue. On y trouve un fil d'or enroulé représentant un serpent doté d'une tête monstrueuse : cornes de bélier, mufle carnassier, naseaux énormes, yeux dilatés. C'est la première fois que cette créature apparaît dans l'art celtique, mais elle va en devenir l'une des figures récurrentes. On la retrouvera ainsi au 1er siècle avant J.-C. dans de nombreuses représentations du dieu Cernunnos, dont celle du chaudron de Gundestrup, retrouvé dans une tourbière du Jutland au Danemark, et qui constitue l'une des pièces maîtresses de l'art sacré celtique. Ce dieu aux cornes de cerf est considéré par comme une figure de la fertilité. Le lien entre le serpent du casque rituel et celui que l'on retrouve dans la représentation de Cernunnos prouve l'existence d'un panthéon commun à l'ensemble de la culture Celte, d'un bout à l'autre de l'Europe.
. Panthéon mystérieux
Les représentations du panthéon celtique nous entrainent dans un monde mystérieux et complexe peuplé d'animaux étranges côtoyant une foule de divinités locales issues des croyances de chaque tribu celte. Difficile, donc, d'établir une typologie rigoureuse de ce panthéon, sauf à en souligner le caractère multiple et protéiforme. Le mystère que les Celtes aimaient associer à leurs croyances semble donc être la seule chose qui ait traversé les âges, laissant la part belle aux hypothèses et aux conjectures des chercheurs.
L'interprétation des motifs et des formes de l'art sacré celtique semble cependant constituer une clé intéressante pour la compréhension des rapports que les Celtes entretenaient avec leurs dieux. Explorant cette veine, le documentaire s'intéresse alors à l'analyse de l'un des objets les plus mystérieux fabriqués par les Celtes : un petit disque de bronze décoré de motifs très élaborés retrouvé lors de fouilles en Champagne. Il s'agit d'une phalère, une pièce ornementale qui décorait les chars des aristocrates.
Pour l'historien Jean-Loup FLOUEST, qui a consacré plusieurs années à l'étude de cet objet, l'étrange géométrie de ses motifs est révélatrice d'une maîtrise quasi parfaite de toutes les techniques du découpage du cercle. 190 cercles et arcs-de-cercles ont en effet été nécessaires pour tracer tous les éléments de la phalère. D'après lui, les connaissances mathématiques nécessaires à la réalisation d'une telle prouesse sont très vraisemblablement le fruit d'échanges intellectuels avec des érudits Grecs. On y retrouve en effet des éléments de la géométrie Pythagoricienne, ce qui atteste d'une influence hellénistique certaine. Les druides, détenteurs de la connaissance dans la société celtique, auraient donc incorporé cette science pythagoricienne à leur savoir pour le restituer dans l'artisanat sacré. On sait malheureusement très peu de choses de ces prêtres savants, qui privilégiaient l'enseignement oral à l'écriture pour ne pas figer le savoir et lui permettre de s'enrichir continuellement de nouveaux apports. Toute l'érudition de la culture celte était ainsi contenue dans des textes dits ou chantés qui n'avaient pas d'autre support que la parole. Après la disparition des Celtes, ou plutôt leur intégration au monde Romain après la conquête de la Gaule, ce savoir disparaîtra à tout jamais.
L'archéologie est donc aujourd'hui l'unique moyen d'actualiser nos connaissances sur la civilisation celtique. Au fil des fouilles qui se succèdent, elle creuse inlassablement le sillon de son histoire millénaire, exhumant de nouveaux pans de sa culture, perçant de nouveaux mystères de son artisanat sacré, faisant sortir de l'ombre de nouveaux dieux de son panthéon. Mais le vide que l'absence d'écriture a laissé dans notre connaissance des Celtes constitue un gouffre béant que rien ne saura combler, et c'est dans les profondeurs de cette histoire amputée que subsiste aujourd'hui encore leur légende.
Alternant séquences consacrées aux fouilles archéologiques, interviews de spécialistes et explications historiques, ce documentaire tente d'embrasser plus de cinq siècles de l'histoire des Celtes. Si le résultat n'est pas toujours à la mesure de l'ambition affichée – trop de sujets intéressants ne sont qu'effleurés – il a cependant le grand mérite d'aborder l'histoire de la civilisation celtique à la lumière des dernières découvertes archéologiques et historiques, tordant ainsi le cou à de nombreux clichés. Loin des images d'Épinal qui leur ont longtemps été associées, les Celtes y apparaissent ainsi sous un nouvel éclairage, aussi inattendu que fascinant